Brexit : la pêche, l'éternel poison des relations entre l'UE et le Royaume-Uni

La pêche est l’un des principaux points de blocage entre le Royaume-Uni et l’Union européenne depuis le début des négociations sur le Brexit en mars. Ni Londres, ni Bruxelles ne semblent prêts à lâcher du lest alors que la filière est très inquiète des conséquences en cas de “no deal”.

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Avec la frontière irlandaise, c’est l’autre point sur lequel achoppent toutes les négociations sur le Brexit. À moins d’une semaine d’un Conseil européen décisif pour la relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, la pêche continue de créer des crispations et des blocages et empêche un accord.

“Si nous voulons un accord, nous devons trouver un accord sur la pêche. Nous avons besoin d’un compromis que nous ferons parvenir au Royaume-Uni dans le cadre d’un accord global”, a affirmé le négociateur européen sur le Brexit, Michel Barnier, mercredi 7 octobre.

La question est particulièrement sensible pour une poignée d’États membres comme la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Irlande et le Danemark.

Les Européens espéraient initialement maintenir en l’état l’accès de leurs pêcheurs aux eaux britanniques, très poissonneuses, après la période de transition post-Brexit, qui se termine le 31 décembre. Mais le Royaume-Uni veut limiter cet accès et propose que les droits de pêche dans ses eaux soient renégociés chaque année, une demande que l’UE refuse.

Le secteur de la pêche ne représente pourtant que 0,1 % du PIB britannique mais le gouvernement s’en sert comme levier de négociation et comme symbole des effets que pourraient produire le Brexit.

Les pêcheurs européens préoccupés

À Boulogne-sur-Mer, dans le nord de la France, les pêcheurs sont particulièrement inquiets. Dans le premier port de pêche français, le Brexit est dans toutes les têtes. “La semaine dernière, j’étais tout le temps du côté anglais. S’il y a un ‘no deal’, je ne peux plus y aller”, explique Pierre Leprêtre, un artisan-pêcheur anxieux, à l’AFP.

Les eaux britanniques constituent “70 % à 80 %” de son chiffre d’affaires. “Si on ne peut plus aller chez les Anglais, on peut mettre la clé sous la porte”, ajoute-t-il, fataliste.

“Pour le poisson, côté français, toute la côte est une zone nourricière. À mesure qu’il grandit, il va prendre le large, c’est pour ça qu’on va pêcher côté anglais, on veut pêcher du poisson adulte”, explique Pierre Leprêtre.

>> À voir, notre Reporters : “Le Brexit, un océan d’incertitudes pour les pêcheurs”

Les explications de cet artisan-pêcheur sont notamment corroborées par la communauté scientifique qui précise que ce phénomène est commun en mer du Nord : “Le sud de la mer est assez peu profond, assez sableux, et donc beaucoup de poissons ont le cycle suivant : les adultes pondent dans les eaux centrales ou du Nord, les œufs sont transportés plutôt vers le sud de la mer du Nord et s’installent plutôt le long des côtes françaises et jusqu’au Danemark”, explique à l’AFP Clara Ulrich, ingénieure halieute et directrice adjointe à la direction scientifique de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).

“Quand les poissons deviennent adultes, ils partent vers les eaux un peu plus profondes, un peu plus froides et un peu plus poissonneuses et oxygénées du Nord. Ça permet aussi de pondre en amont du courant, comme ça les œufs sont transportés jusqu’aux zones favorables du sud de la mer du Nord”, poursuit l’ingénieure.

À l’en croire, la tendance ne semble pas près de s’inverser. “Il y a, pour certaines espèces, avec le réchauffement climatique et la surexploitation, une accentuation du phénomène”, indique-t-elle.

Cette accentuation est particulièrement sensible pour le cabillaud et la plie, qui sont les plus présents en mer du Nord. En revanche, “d’autres espèces comme la sole, plus présente dans le Sud, et l’aiglefin et le lieu noir, plus présents dans le Nord, présentent moins de déséquilibres”, détaille Clara Ulrich.

Éviter la “surexploitation des ressources”

Ces constatations scientifiques font écho à l’inquiétude des pêcheurs. “Si l’accès aux eaux anglaises est fermé, tout le monde (parmi les pêcheurs de l’UE, NDLR) va se retrouver côté français et là, il va y avoir un gros problème de cohabitation et de ressources”, estime Pierre Leprêtre.

En cas d’absence d’accord sur le Brexit, “je pense qu’il serait judicieux que chacun reprenne ses eaux le temps que les futures relations se négocient, c’est-à-dire les eaux françaises aux Français, les eaux belges aux Belges, etc.”, estime son oncle, Olivier Leprêtre, directeur du comité régional des pêcheurs des Hauts-de-France. Il souhaite éviter ainsi la “surexploitation des ressources”.

À Boulogne, on s’inquiète de l’appétit déjà grandissant des pêcheurs néerlandais, des “fossoyeurs” de la ressource, selon Pierre Leprêtre, qui peste contre l’obsession “du chiffre, du chiffre et du chiffre” de ses homologues bataves.

“Les Hollandais se sentent plus chez eux que nous à Boulogne”, renchérit Christopher, un des matelots. “Quand ils auront tout pêché en Manche, ils iront pêcher ailleurs.”

En revanche, la cohabitation des pêcheurs français avec leurs homologues britanniques pose moins de problème : “En général, ça se passe bien. Enfin, on fait en sorte que ça se passe bien”, explique Pierre Leprêtre. “On a des groupes WhatsApp (avec les pêcheurs britanniques), ils nous indiquent leurs points” de pêche, où sont posés leurs casiers pour capturer les crustacés, afin d’éviter de les endommager, détaille-t-il.

De la “dynamite politique” depuis longtemps

La pêche n’est pas un sujet de dispute nouveau. Il y a près d’un demi-siècle, c’est déjà à ce sujet que le Royaume-Uni s’était écharpé avec l’Union européenne au début de son processus d’adhésion. Comme le raconte The Guardian, “huit heures seulement après le début des pourparlers d’adhésion, le 30 juin 1970, les Britanniques ont eu une mauvaise surprise. Les six membres de la Communauté économique européenne avaient convenu d’établir une politique commune de la pêche (PCP) en négociant rapidement un accord (une question qu’ils esquivaient depuis douze ans), au moment précis où le Royaume-Uni, l’Irlande, le Danemark et la Norvège, pays riches en poissons, frappaient à la porte.”

La Norvège refusera d’aller plus loin tandis que les autres pays finiront par trouver un accord avec la CEE, ancêtre de l’UE.

“La question de la pêche économique, c’est un tout petit sujet économique mais de la dynamite politique”, écrivait alors Sir Con O’Neill, négociateur en chef du Royaume-Uni pour l’entrée dans l’UE. 48 ans plus tard, rien n’a changé.

Avec AFP


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