Menace terroriste : l'Europe face “à la stratégie des milles entailles”

Publié le : 03/11/2020 – 18:33

Après une vague d’attaques en France, l’Autriche a été frappée à son tour, lundi soir, par un attentat terroriste dans le centre de sa capitale. Le lendemain, le Royaume-Uni annonçait avoir relevé son niveau d’alerte de “substantiel” à “grave”. Déjà asphyxiée par le Covid-19, l’Europe doit désormais composer avec une menace terroriste toujours plus préoccupante. 

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L’Europe, à nouveau théâtre de la violence terroriste. Après une série d’attaques survenues en France, l’Autriche a été à son tour frappée, lundi 2 novembre, par un attentat dans le centre de sa capitale. Une série noire qui rappelle que la menace terroriste ne s’est pas dissipée à l’ombre de la pandémie de Covid-19, rappelle Jenny Raflik, professeure en histoire contemporaine des relations internationales à l’Université de Nantes et spécialiste des questions de sécurité et de terrorisme. 

France 24 : Après la France, l’Autriche a été le théâtre d’une violente attaque lundi soir. La pandémie de Covid-19 a-t-elle fait passer au second plan la menace terroriste ?

Jenny Raflik : Oui, d’une certaine façon. J’observe deux chronologies. La première nous montre que depuis le mois de mars, nous sommes indéniablement plongés dans une obsession médiatique pour le virus, sa découverte et ses conséquences. Nous en avons oublié la menace terroriste, alors qu’elle a toujours été présente. Il n’y a qu’à lire l’étude du ministère de l’Intérieur publiée à ce sujet pour le constater. Au printemps dernier, la propagande jihadiste s’était même emparée du Covid-19 en le présentant comme un châtiment divin contre l’Occident. Si les autorités ne se sont pas détournées du problème, y compris au plus fort de l’épidémie, elles ont toutefois fait de la gestion de la crise sanitaire leur priorité.  

Puis l’assassinat du professeur de Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre, a fait basculer cet ordre. Comme à chaque fois, l’émotion post-attentat a été considérable. Les priorités des autorités semblent désormais porter sur la lutte antiterroriste. La conjonction de ces deux menaces (pandémie et terrorisme) est un défi d’une ampleur monstrueuse pour les pouvoirs publics. Plus que jamais, elles doivent agir sur deux fronts cruciaux.

Cela n’est pas sans impact aussi sur les citoyens. En tant qu’individus, le contexte pandémique nous a déjà psychologiquement très affaiblis. Nous nous sentons donc plus vulnérables face au caractère insupportable de la menace terroriste.

L’Autriche avait-t-elle déjà été frappée par une vague de violences terroristes ces dernières années, à l’image de la France ?

L’Autriche n’a pas connu de violences comparables à celles vécues en France, mais le pays ne dispose pas de la même superficie, ni des mêmes enjeux. Ceci dit, il n’a pas non plus été épargné ces dernières années. En mars 2018, un jeune homme, qualifié de sympathisant islamiste par la police, avait mené une attaque au couteau devant l’ambassade d’Iran à Vienne, avant d’être abattu. L’année précédente, un couple avait été assassiné à Linz, à l’ouest du pays, par un homme qui avait revendiqué des intentions religieuses. La police autrichienne avait également annoncé avoir déjoué quelques attentats organisés sur son sol. 

Les dernières attaques observées en France, comme ailleurs, semblent témoigner d’un mode opératoire similaire : celui d’individus agissant seuls, sans avoir déployé des moyens importants ou une organisation précise…

Les derniers attentats survenus ces dernières semaines ne sont pas des attaques de grande envergure, comme celles du 13 novembre 2015. Ces individus agissent effectivement de manière isolée. Ils répondent à la stratégie des “milles entailles” amorcée par Al-Qaïda en 2004, puis reprise par le groupe État islamique, notamment par la voix de son porte-parole Abou Mohammed al-Adnani, dix ans après. Cette stratégie appelle tout un chacun à frapper l’ennemi par des attaques de basse intensité, où qu’il soit, pour l’épuiser peu à peu et vaincre sa capacité de résilience. 

Ces attaques n’ont pas remplacé les actions de grande envergure, mais se montrent encore plus préoccupantes, car il est plus difficile pour les autorités d’identifier les personnes susceptibles de passer à l’acte. Surtout, cette stratégie est une arme particulièrement redoutable pour distiller la peur dans la société et instaurer des tensions internes. 

La menace terroriste qui plane sur l’Europe nécessite-t-elle des décisions communes en matière de sécurité ?

L’UE dispose déjà de quelques institutions en la matière. Après les attentats terroristes commis à Madrid en 2004, les dirigeants des 27 avaient adopté une déclaration sur la lutte contre le terrorisme. Parmi les mesures, un poste de coordinateur de l’UE dédié à ce dossier avait été mis en place. De même, l’UE a pu mettre sur la table un certain nombre de dispositifs comme le PNR (“Passenger name record”), un outil permettant de centraliser les données des passagers de vols européens, adopté en 2016 par le Parlement européen. 

Mais si l’UE peut mettre des outils sur la table, elle n’a pas vocation à remplacer les États nations, car la lutte antiterroriste relève de l’autorité régalienne. Une réponse commune ne serait pas forcément la mieux adaptée car les intérêts, comme les menaces subies par chaque pays, ne sont évidemment pas les mêmes. Les 27 devront toutefois faire preuve d’unité face à la double menace que nous courrons. D’autant plus que les moyens financiers se sont pas illimités : pour investir d’un côté, il faudra rogner de l’autre. Le défi s’annonce périlleux.


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